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lundi 7 avril 2003
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Lettres d'amour en contrebande
PAPILLONS DE NUIT DANS L'EMPIRE DE RUSSIE (Livadia) de José Manuel Prieto.
Traduit de l'espagnol (Cuba) par Christilla Vasserot. Ed. Christian Bourgois.
José Manuel Prieto. Inconnu au bataillon. Né à Cuba en 1962. A vécu en Russie pendant douze ans.
Enseigne l'histoire russe à
Mexico. Auteur d'un roman, celui-ci. A lire toutes affaires cessantes si vous aimez la littérature de voyage façon
Jean Rolin, le récit d'aventures façon Jim Harrison, le roman d'amour façon Javier Marias,
la littérature épistolaire intertextuelle.
Le narrateur est écrivain, ou aimerait bien. L'auteur en est un grand, certain.
Un temps oscillant entre deux activités, tenter d'écrire des histoires et décharger de la viande dans une chambre froide de
Saint-Pétersbourg, notre homme s'est jeté dans l'eau froide de la contrebande. Emaillé de sensations et d'états
d'âme reflétant la couleur de ses escales à Berlin,
Stockholm, Helsinki, sommeil troublé par le rotor d'un hélicoptère asthmatique en Baltique, estomac gâté par d'insipides saucisses en Finlande,
il retrace le périple de ses transactions illégales, sa vente frauduleuse de lunettes à infrarouge, peaux de tigre, défenses et dents de mammouth,
venin de serpent, mercure rouge, comment il a participé au pillage de la mère Russie après la chute du Mur, écoulé les marchandises extirpées des
pinacothèques et musées, fantôme sans scrupules dans cette "armée de lémures" qui profitaient des nuits sans lune pour tromper chiens et douaniers,
rejoindre l'étranger via l'Estonie "ou n'importe laquelle des Républiques baltes".
Las de se promener "dans les décombres fumants de tout l'empire de l'Est", il se spécialise dans le trafic d'insectes et de papillons rares.
C'est pour se procurer un yazikus, espèce éteinte en Occident et dont on peut espérer trouver un spécimen en des lieux fréquentés jadis par
le tsar Nicolas II, qu'il transite un temps par Istanbul. Dans un night-club, spectacle de danse et strip-tease, "une maison close en fait",
il y rencontre V., dont il tombe amoureux, qu'il sauve de la prostitution, aide à franchir la frontière, et qui disparaît soudainement alors qu'ils
devaient couler ensemble des jours tranquilles à Livadia, sur les bords de la mer Noire.
C'est donc de Livadia, où il attend désespérément une femme dont ni lui ni nous ne savons si elle le rejoindra, si elle fut sincère ou si elle
lui a vilement menti, que le narrateur retrace ses pérégrinations obscures et sa lumineuse idylle, le trouble étant accentué par les sept lettres
d'amour qu'elle lui envoie, et auxquelles il veut répondre en étant digne de leur beauté. "Les meilleurs épistoliers sont des femmes, écrit-il.
Si nous sommes en admiration devant les lettres de Flaubert à Louise Colet, ou celles de Kafka à Milena, pourquoi ne pas imaginer qu'elles ont
été inspirées par des lettres de bien meilleure qualité, écrites par ces femmes ?" Cet homme, qui d'emblée comparait le désarroi où l'avait plongé
la fuite de sa bien- aimée à une scène de trahison à Malibu dans un livre de James Hadley Chase, se met à compulser fiévreusement des recueils
de correspondances afin d'affiner sa prose, la rendre digne et mélodique.
Ainsi, du coup de foudre à l'entourloupette, brandit-il des références qui vont de Pétrarque ("Je suis resté debout, abasourdi et ému") à
Héloïse dans les bras d'Abélard ("Permets-moi de le dire, comme ta concubine, ta putain..."), en passant par Joyce ("Je crois
énormément au pouvoir d'une
âme simple et honnête, c'est ce que tu es, n'est-ce pas, Nora ?"), Musset face à George Sand ("J'aurais pourtant d'autres maîtresses"), une
admiratrice de Tchaïkovski ("Il est impossible de vous comparer à qui que ce soit d'autre"), l'agent double Evno Azef ("Je suis un vaurien,
d'accord..."), ainsi que Lady Montagu, Karen Blixen, Mme du Deffand, Ovide, Mozart, Oscar Wilde,
Henriette Vogel à Kleist. Tout en s'identifiant à Maupassant, perplexe quant aux visées de Marie Bashkirtseff, ou à Dostoïevski,
épris de la courtisane Marfa Brown.
Cette initiation à l'amour, par laquelle il apprend à écrire à une autre femme, Alfia, la petite postière tatare, s'opère parallèlement
à une conversion allégorique. Après cet étonnant baptême que lui impose un prêtre sujet à la glossolalie, le chasseur de papillons change insensiblement de proies, voit les filles turques en Bikini, danseuses du ventre, comme des chenilles qui se déhanchent autour d'une branche sous les ampoules de lumière, thorax phosphorescents. Il s'agit désormais pour lui d'aider les papillons de nuit que sont les prostituées à déployer leurs ailes au soleil.
Jean-Luc Douin
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